Comme tout le monde, j’ai quelques cadavres sur la conscience, pas mal même, et quand j’y pense, un petit frisson me court à fleur de peau et la lividité envahit ma sympathique physionomie.

Des femmes, surtout.

Oh! que j’en ai vu mourir de ces malheureuses !

Les unes, directement sous mes coups ; les autres, victimes de la passion malheureuse que leur inspirait ma beauté fatale.

L’une d’elles, pourtant, eut de la chance.

La pauvrette s’était précipitée d’une fenêtre du cinquième étage. Elle eut la chance de tomber sur un vitrage, mais de tomber, comment dirai-je ?… par le gros bout.

De telle sorte qu’elle se tira de cette aventure assez heureusement, sauf d’innombrables coupures audit… gros bout.

Je me rappelle même un mot fort drôle du médecin qui la pansait.

« Est-ce que ça se verra, docteur ? demandait la jeune victime inquiète.

– Ah ! dame, répondit spirituellement l’habile praticien, cela dépendra de vous, mademoiselle. »

Pour clore cette funèbre série de féminins martyrs, j’ajouterai, avec des larmes dans la plume, que ma dernière bonne amie, une nommée L… N…, est allée, de désespoir, s’offrir en pâture aux sangliers des Ardennes.

Pauvre L… N…

Côté des hommes, je suis également titulaire et responsable d’une demi-douzaine de trépas prématurés, sans compter mes parents, qui sont tous morts de chagrin, au spectacle de mon dévergondage incoercible.

Car (quelqu’un de vous le croirait-il ?) je n’ai pas toujours été le petit bourgeois replet, actif et rangé que vous connaissez.

Un temps fut où – mauvais souvenir – celui qui écrit ces lignes n’était qu’un étudiant gouapeur, flemmard et plaisantin, préférant aux savantes leçons de M. Jungfleish les terrasses ensoleillées de la rue de Médicis, et pas autrement occupé qu’à mystifier ses contemporains.

Regrettables époques !

Bien souvent, ces mystifications tournaient mal pour leurs auteurs et compromettaient parfois leur carrière.

J’avais pris en grippe un vieux petit monsieur grincheux qui occupait un appartement au premier étage de la maison dont le toit m’abritait.

Ce vieux petit monsieur me le rendait bien, mais son âge et sa situation sociale lui interdisaient de riposter aux mille galipettes journalières dont je m’évertuais à entourer son existence.

Un jour, j’arrive à l’école – rara avis – pour passer un examen.

Parmi les examinateurs, j’aperçois qui ?

Vous avez deviné: le vieux petit monsieur grincheux, chargé de sonder mes connaissances botaniques.

Oh ! combien rudimentaires, mes notions.

Le vieux petit monsieur grincheux m’offrit une plante médicinale, me demandant sur un ton d’où était bannie toute urbanité :

« Qu’est-ce que c’est que ça ?

– C’est du chou-fleur, monsieur.

– Le nom latin ?

– Je ne me rappelle pas, monsieur, mais je puis vous dire le nom anglais : cauliflower.

– Gardez votre anglais pour vous… Et à quels caractères avez-vous reconnu cette plante ?

–Mais, monsieur, je n’ai pas besoin de caractères pour reconnaître du chou-fleur.

– Ça suffit… merci, monsieur. »

Le vieux petit monsieur grincheux se vengea spirituellement de mes plaisanteries en me priant de repasser à une autre session.

Une autre farce eut une issue plus tragique.

À cette époque, le Quartier latin possédait encore des coins pittoresques, disparus depuis sous la pioche du démolisseur.

Ainsi, il n’était pas rare de voir des maisons en contrebas, tellement placées que le niveau d’une rue voisine correspondait à leur troisième étage.

C’était le cas d’un étudiant en droit, garçon effroyablement timide, dont la fenêtre était placée juste à la hauteur d’une rue voisine et parallèle.

De cette rue, on plongeait dans la chambre du jeune homme, aussi aisément que si on l’eût habitée soi-même.

Un jour, je passais dans cette étrange rue.

L’étudiant travaillait près de sa fenêtre.

Je m’accoudai à la balustrade et me mis à le contempler comme une bête curieuse.

Un passant, intrigué de mon attention, s’arrêta, puis deux, puis quatre, puis vingt.

Au bout de quelques minutes, notre groupe s’appelait légion, sans que le travailleur eût songé à se distraire de ses bouquins.

À la fin, pourtant, il leva les yeux, aperçut la foule, et se submergea de confusion, quand il fut assuré que c’était bien lui l’objet de cette curiosité collective.

Le pauvre garçon, incapable de supporter ces mille regards, perdit la tête.

Il ne trouva rien de mieux que de se pendre, pour se donner une contenance.

Alphonse Allais – Pour se donner une contenance

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