La vérité sur l’homme coupé en morceaux dévoilée par l’assassin lui-même

En quel trouble me jeta la lettre que voici, de quelle perplexité s’agite, à ces confidences, mon esprit désemparé, les gens de cœur, les gens d’élite qui forment la clientèle du Journal le concevront sans peine.
« À Monsieur Alphonse Allais, « principal rédacteur du Journal, « 100, rue Richelieu,
« Paris.
« Monsieur le rédacteur,
« La lecture de vos écrits m’a souvent révélé l’étroite intimité qui vous lie à la personne de M. Lépine, le bien connu chef de la police parisienne.
«Aussi ne saurais-je m’adresser à meilleur intermédiaire que vous, monsieur le rédacteur, pour projeter sur l’affaire dite de l’«homme coupé en morceaux» la lueur destinée à en dissiper les soi-disant épaisses ténèbres.
«Peu de jours après la découverte des funèbres débris que vous savez, et devant l’impuissance policière, certains plaisantins d’esprit facile rééditèrent l’antique facétie : « Ne cherchez pas le ou les assassins. Ce garçon-là s’est suicidé. »
«Eh bien, cher monsieur, pour une fois, comme dit Kistmaeckers, les plaisantins d’esprit facile avaient raison : « Ne cherchez pas le ou les assassins. Ce garçon-là s’est suicidé. »
« Il s’est suicidé, c’est-à-dire – précisons – qu’il est mort, de sa propre volonté, à l’exacte minute qu’il désirait.
« Si ce n’est pas là du suicide, alors, monsieur le rédacteur, qu’est-ce qu’il vous faut ?
«Comme instrument de son trépas, il ne choisit aucun des stratagèmes personnels jusqu’aujourd’hui d’usage en telle fin : il préféra la main d’un ami.
« Ce mot exige, et au plus tôt, une explication.
« Né de père inconnu, ayant perdu sa mère à l’âge de set ans1, le jeune Alcide P… (c’est le nom de la victime) fut élevé dans un orphelinat religieux, duquel il ne sortit plus guère que pour entrer comme novice dans l’ordre des…
« Voilà déjà qui explique comment la brusque disparition du pauvre garçon ne suscita, dans ce que, nous autres religieux, nous appelons le « monde », aucune apparente manifestation.
Alcide P…, dont j’étais l’intime ami, me prit un jour à l’écart, dans le préau du couvent, et me tint ce langage : « Tu n’es pas, frère, sans constater comme je m’abîme de jour en jour dans le gouffre du dépérissement physique et moral. La vie m’est devenue à ce point intolérable, qu’au risque de perdre mon salut éternel, je suis disposé à me tuer, tu entends bien, frère, à me tuer ! »
« Une flamme de résolution brillait au regard d’Alcide P… : son parti était pris, je le sentais, farouchement.
« C’est alors que, afin de sauver l’âme du pauvre garçon, je lui offris la combinaison suivante : je le tuerais, après quoi lui, arrivé au ciel, intercèderait pour moi, cependant que, de mon côté, je n’aurais pas trop de tout le restant de mon existence pour expier un aussi odieux forfait.
« Et, maintenant, je me sens étreint par le remords et surtout – ne le cachons point – par la crainte d’un châtiment terrestre.
«Voulez-vous donc avoir l’obligeance, monsieur le rédacteur, d’implorer de M. Lépine et des autres justiciers de la République l’assurance formelle qu’il ne me sera rien fait.
« Et je dirai tout !
« Si, d’autre part, la direction du Journal était disposée à me payer convenablement le récit, dans tous ses détails, de cette curieuse opération, on pourrait s’arranger (vous auriez, bien entendu, votre petit tant pour cent).
« En l’attente d’une double réponse favorable, veuillez, monsieur le rédacteur, agréer, etc., etc.
« Frère J… »
M. Lépine, à qui j’ai communiqué cette étrange lettre, n’est pas loin de croire à quelque mystification. Ça devient une idée fixe chez lui.

Alphonse Allais – La vérité sur la mort de l’homme coupé en morceaux dévoilée par l’assassin lui-même

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